L’art en marche. Éclats de vie au milieu du désastre. Quand la scène artistique syrienne investit le Rocher de Palmer.

« Personne qui comprenne la douleur de l’autre, et personne qui comprenne la joie de l’autre. On croit toujours aller vers l’autre et on ne va jamais qu’à côté de l’autre ».- Franz Schubert, journal de Mars 1824.

C’est une très belle expo que nous propose là le Rocher de Palmer.

Enfin, pour être exacte, le rocher et Delphine Leccas, commissaire d’exposition de « l’art en marche », co-fondatrice de l’association AIN qui vise à promouvoir l’art contemporain et grande connaisseuse de l’art syrien. Sur place, Christophe Dabitch et Christophe Goussard ont supervisé les opérations.

L’art en marche  s’enracine dans les évènements politiques syriens et porte un regard protéiforme sur ce conflit meurtrier. Un temps fort aux intentions artistiques variées et aux supports multiples: vidéo, photographie (à laquelle s’ajoute parfois l’écriture), peinture, dessin, chant. Quel que soit le moyen ou le format, chacun dit la vérité de l’exil, la condition d’un peuple opprimé ou la brutalité d’images insoutenables.

Ces artistes syriens vivent et exposent dans le monde entier. La plupart ont fui la guerre syrienne et sont désormais réfugiés politiques dans nos pays européens. L’Allemagne, l’Autriche, la France les accueillent. Certains ont décidé de rester en Syrie, si attachés qu’ils sont à leur pays, à leur atelier. De Syrie ou d’Europe, tous disent avec force la réalité d’un pays en guerre. Où qu’ils soient à présent, une seule voix s’élève : celle de la création pour exorciser leur effroi.

 Un témoignage poignant.

Après quatre ans de guerre ininterrompue, la plupart des artistes et intellectuels syriens ont fui leur pays, majoritairement pour raison politique. Dispersées, les forces vives de la création syrienne s’affichent dorénavant sur la scène européenne et intègrent nos réseaux d’art contemporain. A travers leurs peintures, leurs dessins, leurs photographies et leurs vidéos, ces artistes restituent l’universel : la peur, la fierté, la solitude, la mort.  Ils rendent accessibles aux spectateurs que nous sommes le drame qui se joue dans leur pays, la révolution de 2011, le sombre chaos de ce printemps arabe qui n’en finit pas de retourner la Syrie et d’affaiblir son peuple.

Regards croisés.

S’il est très difficile de parler d’une tonalité commune à ces artistes, il apparaît toutefois que tous présentent des situations fondamentales de l’humanité. Quel que soit le médium employé, l’accent est mis sur la violence, la dictature, la cruauté, la mobilisation d’un peuple qui s’affirme contre l’acharnement du régime en place.  Silence, solitude, sont des éléments récurrents dans les différentes œuvres.

 Parfois, rien ne rattache ces silhouettes à un temps ou un espace précis, seules les connotations culturelles sont celles d’une guerre aux contours indécis.  Souvent, l’apparence est systématisée : silhouettes lourdes et menaçantes, sombres barbes fournies et regards obliques de la répression. L’insécurité filtre, le spectateur perçoit la violence du régime en place. Seules individualités reconnaissables au milieu de ce peuple en marche ou de la menace militaire : les figures de Bachar El-Assad et de son père, dont le traitement confine à la caricature.

Peut-être faut-il voir dans la présentation de cette forme d’universalité et cette absence d’individualités une posture politique, une façon de se positionner par rapport au monde ; il s’agit de s’en retirer, de partir du local pour le rendre générique, pour qu’ensuite les récepteurs du tableau soient libres de construire leurs propres positions.

Sur le plan formel, certains artistes saturent l’espace de traits, de pans de couleurs, de beige ou de noir, jusqu’au manque d’air. A l’inverse, d’autres choisissent volontairement une structuration chromatique simple, dépouillée, la répétition méthodique de certains éléments. Certaines œuvres, photographies ou peintures, portent l’accent sur une personne, le silence, un temps suspendu avant l’éclat, une poétique de l’instant et de la ville, sous les décombres. Parfois, l’œuvre fait songer à une séquence cinématographique, un silencieux et saisissant décor à rebours de la réalité. Le conflit syrien s’observe pourtant dans l’introduction de détails qui renvoient à un contexte spécifique: les gravats, l’immobilité, une lumière implacable.

Ces moments volés donnent lieu à un effet de présence muette. Au-delà de ce qui est montré,  nous percevons surtout ce qui ne l’est pas : la réalité d’un quotidien désenchanté, d’une violence omniprésente, d’une barbarie traumatisante. Effroi des artistes devant les massacres syriens : ces œuvres en sont le témoignage, la dénonciation.

En filigrane, un constat : il s’agit de situations qui, malheureusement, n’ont pas cours dans un seul pays et à un seul moment mais sont bien universelles. Ainsi, la réponse de ces artistes se doit d’être, elle aussi, universelle, en présentant – au-delà des particularités évènementielles et politiques propres à un pays – des situations fondamentales de l’humanité.

Infos pratiques :

 Le Rocher de Palmer

1 rue Aristide Briand, 33150 Cenon

05 56 74 80 00

Exposition  L’art en Marche. Artistes syriens d’aujourd’hui.

A découvrir jusqu’au 12 février 2015

Liste des artistes et actuels lieux de résidence:

Monif Ajaj (Corgnac-sur-l’Isle, Dordogne), Ammar Al-Beik (Berlin), Akram Al Halabi (Vienne), Khaled Aljaramani (Lyon), Mohanad Aljaramani (Paris), Adel Daoud (Vienne), Aiham Dib (Damas), Amr Fahed (Damas), Ziad Kalthoum (Beyrouth), Randa Maddah (Majdal Shams, plateau du Golan), Waseem Al Marzouki (Doha), Mohamad Omran (Paris), Noma Omran (Paris), Yaser Safi (Beyrouth-Damas), Muzaffar Salman (Paris), Fadi Yaziji (Damas).

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